Pour une revalorisation des langues africaines

Pour une revalorisation des langues africaines

Par Mamadou CISSOKHO

Juriste, doctorant en droit privé

blog elma

L’Afrique est le seul continent au monde qui identifie ses micro-espaces par « anglophone », « lusophone », « francophone »… Ces appellations sont symptomatiques d’un continent en perte totale de repères culturels. La colonisation s’est acharnée à déconstruire et à inférioriser, dans l’imaginaire collectif, les cultures africaines, en particulier les langues, réduites à de simples dialectes juste adaptés aux banalités de la vie quotidienne. Cette mauvaise presse des langues africaines à l’époque coloniale a, contre toute attente, perduré après l’accession aux indépendances. Le préjugé d’une inaptitude de ces dites langues à être des vecteurs de communication scientifique et technique, véhiculé par la prose coloniale, a exercé un impact considérable sur les politiques linguistiques africaines postcoloniales. Convaincus de l’inadaptation des langues africaines à la modernité, les pouvoirs publics africains ont préféré reconduire les politiques monolinguisme des puissances coloniales. Administration, enseignement, justice… il n’est nulle part fait place aux langues africaines. Ces choix politiques hostiles aux langues africaines, exprimant une injustice (1) – certes édulcorée dans le temps (2) – doivent, à l’heure actuelle, être dépassés (3).

1. Langues africaines et politiques postcoloniales africaines : l’injustice originelle  

Les États africains, aux lendemains des indépendances, ont mis en œuvre des politiques linguistiques rebelles aux langues domestiques. Dans l’ambition de construire des États modernes calqués sur l’Occident, les pouvoirs publics africains ont fait le choix de reconduire les langues coloniales imposées. Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer ce choix d’un endiguement des langues africaines dans les politiques publiques postcoloniales.  

D’un point de vue historique, le choix des langues coloniales comme langues de travail et comme langues d’enseignement est apparu aux yeux des pouvoirs publics africains comme la démarche la plus pragmatique, compte tenu de l’encrage de l’ordre politique colonial. D’un point de vue politique, le modèle d’État-nation reproduit par les élites africaines imposait le choix d’une langue unique. Or, la diversité des communautés et donc des langues au sein des États africains rendait difficile l’importation de ce modèle. C’est ainsi que, pour éviter les risques de tribalisme, de fracture et de ségrégation, les langues coloniales sont apparues plus aptes à fédérer les populations. Au plan économique, la poursuite d’un développement à l’image de l’Occident paraissait incompatible avec le choix des langues africaines, lesquelles, aux yeux des élites africaines, n’avaient pas encore prouvé leur aptitude à relever les défis de la modernité. Face à cette situation, il leur paraissait plus réaliste d’élever les langues coloniales au rang de langues de travail. Ces langues, qui étaient déjà d’usage sur la scène internationale, semblaient en effet plus promptes à servir de supports de communication avec les partenaires internationaux.  

Ces raisons ont été avancées comme justificatifs au monolinguisme d’État, imposant les langues coloniales comme seules langues de travail. Ce choix a abouti à ce que le savant sénégalais Cheikh Anta Diop qualifiait « d’avortement culturel ». Les dégâts sont visibles au plan psychologique, scientifique et social. C’est peut-être la raison pour laquelle des voix se sont élevées pour exiger une montée en dignité des langues africaines.

2. Prémices d’une reconquête linguistique

Les dynamiques en cours sur le continent africain révèlent quelques avancées en matière de valorisation des langues africaines. À travers plusieurs initiatives mises en œuvre, il est possible de souligner quelques prémices d’une reconquête linguistique, certes lente mais prometteuse.  

Au plan scientifique, les expériences codificatrices initiées par les intellectuels africains ont permis aux langues africaines de monter en dignité. Le reproche classique fait aux langues africaines a toujours été leur manque de socle écrit et de praticabilité scientifique. En codifiant et en écrivant avec lesdites langues, les intellectuels africains ont réussi à lever les doutes quant à leur praticabilité. La traduction de la Théorie de la Relativité d’Einstein en wolof par Cheikh Anta Diop reste à ce propos symbolique.  

Au plan politique, on assiste à des mouvements progressifs de reconnaissance constitutionnelle des langues africaines. Dans beaucoup d’États africains, les langues domestiques sont élevées au rang de langues nationales par le Constituant. L’exemple le plus frappant reste l’Afrique du Sud. Ce pays a fait le choix de reconnaître dans sa Constitution onze langues officielles : Sepedi, Sesotho, Setswana, Swati, Tshivenda, Xitsonga, Afrikaans, anglais, Ndebele, Xhosa et Zulu.  

Enfin, au plan littéraire et artistique, il existe un intérêt de plus en plus manifeste pour les langues domestiques dans les productions. Les travaux de Ngugi Wa Thiong’o et de Boubacar Boris Diop restent très éloquents à ce propos.  

Ces diverses initiatives révèlent l’intérêt de plus en plus grandissant pour les langues africaines. Cette dynamique doit aujourd’hui être encouragée pour davantage redorer le blason des langues africaines.

3. De quelques pistes de valorisation

Pour une revalorisation des langues africaines, deux mesures politiques nous semblent capitales. La première piste de revalorisation est l’introduction assumée des langues africaines dans les systèmes éducatifs. Les ravages culturels de l’endiguement des langues africaines ont été démontrés par beaucoup d’intellectuels africains, en particulier Cheikh Anta Diop. Leur introduction dans les programmes éducatifs constitue donc un enjeu de reconquête culturelle. Les langues sont en effet les instruments à travers lesquels les peuples lisent le monde. Introduire donc celles-ci dans le système éducatif, c’est permettre aux apprenants africains de se reconnecter avec le génie culturel de leurs peuples, de retrouver pleinement leur pouvoir de nommer et de créer.  

La seconde piste de revalorisation est l’imposition d’un multilinguisme d’État. À l’heure actuelle, l’unilinguisme d’État sur la base d’une langue étrangère a révélé ses faiblesses culturelles et scientifiques. Le faible pourcentage des populations africaines qui maîtrisent les langues coloniales pose actuellement la nécessité de diluer, à défaut de dépasser, cet unilinguisme d’État hégémonique et arrogant. L’invite qui est faite ici n’est pas un rejet des langues coloniales, mais plutôt l’introduction d’autres référents linguistiques pour sortir de l’impasse coloniale. Il y a actuellement en Afrique un réel besoin d’avoir plusieurs langues de travail. En marge de celles coloniales, il faut imposer les langues africaines, en fonction de leur pertinence scientifique, comme langues de travail. Cela n’aurait rien de saugrenu ; le multilinguisme existe déjà dans plusieurs États à l’échelle du globe. Il faut alors oser ce défi.

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